Une filière marquée par une division du travail profondément genrée

Si le secteur du thé est marqué par un héritage colonial, il est également marqué par des rapports de genre qui influencent la répartition des tâches. Dans les jardins de thé du monde entier, les femmes sont massivement assignées à la cueillette – une tâche cruciale mais physiquement exigeante, souvent sous-payée et peu valorisée. Elles représentent bien plus de la moitié des travailleur·es impliqué·es dans la culture du thé, mais restent largement absentes des postes de décision et des instances syndicales. Cette répartition genrée du travail s’accompagne d’inégalités criantes : salaires moindres en termes de rémunération, conditions de travail précaires, absence de représentation.

Les cueilleuses font face à un situation de dépendance dans un secteur au modèle  féodal : la terre ne leur appartient pas. Leur seul revenu vient de leur travail dans les plantations. 

D’après l’enquête d’Ingénieur·es Sans Frontières au Sri Lanka, en 2019, “Dans les grandes plantations, la division genrée règne. Les hommes s’occupent de l’entretiens des théiers (tailles, fertilisations, pulvérisations de produits phytosanitaires, arrachages) et finissent généralement leur travail à 13h tandis que les femmes, qui cueillent feuilles et bourgeons, passent la journée de 7h à 17h dans les champs. Très souvent, les hommes contrôlent l’argent perçu, excluent les femmes des négociations salariales et dépensent une partie de leur revenu dans l’alcool, ce qui entraîne des problèmes durables d’alcoolisme et aggrave significativement les violences sexistes et sexuelles.”

Des conditions de travail particulièrement éprouvantes

La cueillette, pourtant au cœur de la chaîne de production,  est l’une des tâches les plus pénibles : travail à la pièce plutôt qu’à l’heure, exposition directe aux pesticides, longues journées de travail en plein air, sans réelle protection face aux aléas climatiques. S’ajoutent à cela des contrats saisonniers qui ne donnent accès ni à la sécurité sociale, ni aux congés maladie ou maternité. 

Pour les femmes, ces conditions se doublent souvent d’un quotidien encore plus précaire : accès limité aux soins, logements souvent insalubres, et aucune flexibilité des employeurs en cas de grossesse ou de maladie. Dans certaines régions, les conséquences sont dramatiques : l’Assam, en Inde, où les femmes représentent la majorité de la main-d’œuvre des plantations, affiche le taux de mortalité maternelle le plus élevé du pays. 

Dans les modèles de production paysanne, les femmes y sont le plus souvent considérées comme des aides familiales non salariées, sans droit à la terre ni autonomie financière. Leur travail est invisibilisé et leur contribution minimisée. 

Une double journée, sans répit

En plus de leur journée classique de travail, les femmes ne sont pas exemptées du travail domestique non rémunéré, qu’elles prennent en majeure partie en charge (gestion et soin des enfants, repas, ménage, parfois cultures vivrières, soins aux aïeul·es, etc) qui leur font des journées à rallonge. En constante activité, leurs temps de repos et de loisir n’existent presque pas, et les cas d’épuisements sont fréquents.

Invisibles dans les lieux de pouvoir et de décision

Faute de temps, de soutien et de reconnaissance, très peu de femmes accèdent à des postes de responsabilité dans les plantations ou les syndicats. Privées de voix, elles se retrouvent dans l’incapacité à faire entendre leurs revendications spécifiques.

La vulnérabilité face aux violences sexistes et sexuelles

En 2023, une enquête BBC a révélé que plus de 70 femmes sur 100 interrogées travaillant sur des plantations de thé au Kenya ont déclaré avoir été victime d’abus sexuels et de chantage de la part de leur superviseur. Suite à ces révélations, le gouvernement kényan a lancé une enquête officielle pour examiner ces accusations sur les plantations de thé, dans l’objectif de mettre en place des mesures pour protéger les droits et la sécurité des travailleuses.

La touche équitable

Tea Promoters India, organisation productrice de thé du commerce équitable : 

La dimension de genre est très importante pour nous. Dans les jardins de thé, 60% des travailleurs et travailleuses sont des femmes. Elles sont assignées à la cueillette. Pour remédier à leur faible représentation dans les postes à responsabilité, nous avons nommé des femmes pour la supervision des cueilleuses. Dans notre plus ancien jardin de thé, la contremaîtresse est une femme. Cela prend du temps, mais pas à pas, les femmes grimpent les échelons. Lorsque des cueilleuses voient des femmes occuper des postes de direction, cela les inspire. 

L’influence d’une femme, directrice d’un jardin de thé, a permis notamment que la prime de commerce équitable soit allouée à un projet de santé à destination des femmes. Elle a dénoncé leur stigmatisation lors des périodes de menstruations (en Inde, elles sont tenues à l’écart quand elles ont leurs règles et ne peuvent pas travailler). Nous avons accompagné la prise de conscience de la communauté sur cette question. Toute la communauté s’est mobilisée pour briser ce tabou, y compris les hommes. Ce projet, un des plus ambitieux de notre organisation, a ensuite été étendu à d’autres jardins de thé”.

“La sortie de la précarité que permet le commerce équitable est essentielle aux productrices pour combattre l’emprise patriarcale. De plus, des formations sont données pour aider à combattre les inégalités femmes-hommes. Par exemple, la SOFA, organisation paysanne au Sri Lanka a mis en place un programme de développement pour les femmes à base de prêts sans intérêts visant à leur permettre de diversifier leurs activités et compléter leurs revenus”

Enquête Ingénieurs Sans Frontières, 2019.